Biodynamie n’est pas ésotérisme, loin de là !

Naissance d’une nouvelle science

Quelques auteurs jouent allégrement l’amalgame entre biodynamie, anthroposophie et ésotérisme, profitant de l’opprobre jeté sur l’ésotérisme et le mystère entourant l’anthroposophie pour noyer la biodynamie. Depuis son origine, la biodynamie a beaucoup évolué et bien des mystères entourant ses réussites n’en sont plus. La science est passée par là.

A l’origine de la biodynamie, il existe un homme très controversé et prolifique, Rudolf Steiner (1861-1925), auteur d’un « Cours aux agriculteurs » après de longs travaux sur l’œuvre scientifique de Goethe. Wolfgang von Goethe est aujourd’hui surtout célèbre pour ses romans et ses pièces de théâtre (dont Faust). Mais son œuvre scientifique avec en particulier « La métamorphose des plantes » est aussi de tout premier ordre. Si sa théorie en vogue au 19e siècle a été oubliée au 20e siècle, elle vient de rebondir de manière spectaculaire avec les dernières découvertes de la génétique moléculaire. Les gènes homéotiques des plantes, à partir d’une structure initiale identique, orientent le développement vers tel ou tel organe. A l’aide de nombreuses observations, Goethe avait vu juste.

Dès 1920, la chimie avait déjà envahi largement l’agriculture et les agriculteurs étaient déjà inquiets devant les doses de plus en plus massives d’engrais qu’il fallait injecter pour préserver les rendements et de la stérilité des sols qui en découle. Deux agronomes allemands, Ehrhardt Bartsch et Immanuel Vögele tirent la sonnette d’alarme. A la demande de nombreux agriculteurs, Rudolf Steiner a donné chez le comte de Keyserling, lui-même très inquiet, une série de huit leçons entre les 7 et 16 juin 1924 connues sous le nom de « Cours aux agriculteurs » qui jette les bases de la biodynamie.

Un cercle d’expérimentation de ce type d’agriculture a été créé dans la foulée sous la présidence du comte et dirigé par Bartsch, cercle qui a été interdit et dissous par les nazis en 1941. Pour la petite histoire, la société allemande d’anthroposophie avait déjà été interdite par les nazis dès 1935 et il est un peu fort de café de souligner les accointances de Rudolf Steiner avec le nazisme, car il est décédé en 1925 ! Amalgame, quand tu nous tiens.

L’originalité du « Cours aux agriculteurs » est de remettre en cause l’agriculture chimique du baron Von Liebig en s’insurgeant contre les additifs chimiques qui dégradent les sols, ce qui à l’époque était très avant-gardiste. Pour Steiner, l’agriculture en général est un être vivant global avec bétail, arbres, cultures, le tout rythmé par des cycles. Il formalise ce qui était jusqu’alors empirique et qui n’avait pas besoin d’être nommé ni protégé puisque la chimie n’existait pas.

L’agriculture biologique a ainsi été fondée et formalisée par Steiner en quelque sorte, sachant qu’il n’a jamais utilisé le mot biodynamie, mais celui de « fertilisation biologique », quoique le mot biodynamie soit déjà cité dans le Littré en 1848 avec comme explication : théorie des forces vitales. Etape supplémentaire, la biodynamie renforce la plante par des tisanes d’orties, de prêle, etc. Ce qui, évidemment, n’est pas pour plaire aux producteurs de produits chimiques et à leurs marchands.

Prenons comme exemple le purin d’ortie dont la diffusion de la recette même a été longtemps interdite en France et source de ricanement. Maintenant, son fonctionnement est parfaitement compris, puisque la tisane agit à la fois comme un antiseptique et un engrais foliaire. Cette double fonction est bien dans l’esprit de la biodynamie : faire en sorte que la plante soit plus forte face à l’agression et lui donner un coup de pouce dans sa lutte.

Dans cette approche, certaines pratiques peuvent paraître ésotériques à première vue au commun des mortels. Il en est ainsi de la préparation dite 500 ou « bouse de corne » avec de la bouse de vache introduite dans une corne puis enterrée durant la période hivernale et ensuite aspergée sur le sol. Cette préparation ferait sourire, mais l’activité biologique à l’intérieur de la corne est incroyablement intense, le nombre d’oligoéléments est étonnant (d’où son nom) pour le plus grand bonheur du sol qui en est tout dynamisé. Selon la biodynamie, la vie commence par la vie des sols, qui ensuite donnera son équilibre à la plante et aux animaux qui par ailleurs fonctionnent ensemble et de façon globale, la 500 en étant, là encore l’exemple (elle provient de la vache, de ses excréments et de la terre dans laquelle elle est enfouie, et elle fait du bien aux plantes).

Cette préparation 500 a montré son efficacité lorsqu’il a fallu dépolluer des millions d’hectares rendus stériles par des doses massives d’insecticide DDT. Alex Podolinsky a adapté cette fameuse 500 et a réglé définitivement le problème en quelques années, alors que la durée de vie de l’insecticide se chiffre en milliers d’années. Grâce à la 500, les plantes sont allées chercher les éléments nutritifs dont elles avaient besoin et finit par dégrader l’insecticide. Evidemment, la science n’arrive pas vraiment à expliquer, pour le moment, le phénomène tout comme longtemps la force magnétique était considérée comme contraire aux lois de Newton et avait l’objet d’une sévère controverse scientifique qui a perduré pendant plus de deux milles ans.

La notion de cycle prête aussi à controverses. Si personne n’ose mettre en doute l’influence du soleil, l’influence lunaire et surtout des autres planètes paraît plus suspecte. Régulièrement sont publiés des travaux tentant de démontrer que l’influence de la lune est nulle. Pourtant, dès 1939, E. et L. Kolisko ont montré avec force détails et expérimentations qui n’ont jamais été réfutées l’importance des phases de la lune sur la croissance des plantes sur plus de 400 pages (Agriculture of Tomorrow, London) et les bucherons ont toujours organisé les périodes de taille des arbres autour d’elle.

Dans son ouvrage dont la publication date de 1653 et qui a connu un énorme succès pendant des siècles (Family Herbal), le docteur Nicholas Culpeper donne pour chaque plante non seulement un descriptif précis et tous les usages possibles, mais aussi la planète dominante ainsi que des conseils de cueillette avec la configuration de planètes pour qu’elle soit à son meilleur. Etrangement, si le succès de cet ouvrage fondamental a été constant pendant des siècles, le 20e siècle l’ignore totalement. « Toutes les idées essentielles de la science sont nées dans un conflit dramatique entre la réalité et nos tentatives de compréhension » disait Albert Einstein.

Faut-il croire à l’anthroposophie ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » proclamait Rabelais. Parallèlement, à ses travaux sur Goethe, Rudolf Steiner avait présenté une thèse de doctorat en philosophie qui conduira à l’anthroposophie.

L’anthroposophie veut décrire les phénomènes spirituels avec la même précision que la science décrit le monde physique. Cette approche existe déjà en germe dès le 17e siècle. Le néologisme anthroposophie n’est d’ailleurs pas de Steiner, mais de Thomas Vauglan en 1650 et il a ensuite été utilisé par plusieurs auteurs.

Spécialiste de Goethe et de Nietzsche, Rudolf Steiner a donné de nombreuses conférences au sein de la société théosophique. Puis il a approfondi sa recherche sur la « science de l’esprit » pour aller vers un travail plus artistique et découvre l’eurythmie (aussi appelé le chant visible) et l’art de la parole. Il a aussi construit un édifice qu’il appellera plus tard le Goethaenum voué à l’activité artistique. La beauté fait partie de la nature, car elle est aussi à la genèse de l’équilibre.

En rupture avec la société théosophique, il créée la société anthroposophique qui est un chemin de développement spirituel avec une solide pensée logique. Mais ce sont surtout ses successeurs qui ont développé les écoles Waldorf, la médecine anthroposophique qui est une médecine alternative utilisant l’homéopathie et la phytothérapie.

Dans un ensemble foisonnant de textes plus ou moins aisés à comprendre, Steiner a tenté d’appliquer les principes de globalité de la nature hérités de Goethe (et qui se retrouvent dans toute son œuvre littéraire) s’appliquaient aussi à l’être humain dans ses composantes physiques, éthériques et astrales. Il montre l’importance de l’eau dans le corps humain (elle en représente 70%), mais aussi de la recherche du beau qui se retrouve dans tous les domaines, y compris scientifiques, les effets de l’expression artistique, de l’intuition. Tout comme il faut observer la nature et la comprendre, il faut appliquer ces principes à soi-même et à ce qui nous entoure. Vaste programme.

A vrai dire, la biodynamie n’a nul besoin de l’arsenal théorique de l’anthroposophie et ce n’est pas parce qu’elle prône une approche plus globale que le traitement stricto-sensu d’une maladie, qu’elle utilise la « science de l’esprit ». Mais il n’est pas inintéressant d’en voir les contours.

Autant, la biodynamie a beaucoup évolué en un siècle, autant la réflexion anthroposophique est restée à l’état ou presque. Il manque encore un philosophe qui prenne cette réflexion à bras le corps pour la faire évoluer en intégrant, par exemple, celles de Krishnamurti et à qui il ne faut pas expliquer la différence entre les vins biodynamiques et ceux dits naturels pour en faire un purin idéologique.

La biodynamie est-elle ésotérique ?

Quant au procès en ésotérisme, il a toujours eu lieu lorsque apparait une approche nouvelle qui met remet en cause certaines certitudes. Aujourd’hui, l’effet de la prêle est parfaitement connu tout comme celui de la consoude, la reine des prés, l’osier ou de la camomille. D’ailleurs, nos grands-pères et grands-mères l’utilisaient déjà avec beaucoup d’efficacité. Ce n’est pas pour autant qu’il faille renier les apports de la science moderne bien au contraire. D’ailleurs, si la biodynamie se coupait des apports de la science, elle se tirerait une balle dans le pied et ce n’est nullement le cas. Le champ d’étude est vaste et la nature est d’une grande complexité avec des ressources insoupçonnées.

Traiter un sol avec un désherbant revient à tirer dans une armoire de fils électriques avec une mitrailleuse lourde. L’apport de la biodynamie a été de montrer qu’une approche plus respectueuse de l’environnement permet d’être au moins aussi efficace sans hypothéquer l’avenir. D’ailleurs, une étude très récente de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) vient de démontrer que les cultures tomberaient moins malades sans les pesticides censés les protéger. Tout comme l’utilisation des antibiotiques à tout va affaiblit notre système immunitaire, l’utilisation des désherbants, insecticides et autres pesticides à tout va, affaiblit la nature.

Plus que jamais, il faut reprendre un raisonnement global plutôt que de tirer à la petite semaine sur tout insecte ou ver de terre qui bouge sur le thème : « j’ai tel problème, je balance telle molécule et le problème est réglé ». Ce qui paraissait à une époque une foi à la science capable de tout régler, n’est qu’un raisonnement étriqué qui ne tient pas compte du problème dans sa globalité.

Loin de tout ésotérisme, la biodynamie est un moyen, imparfait certes mais efficace, pour reprendre en main cette approche globale. Et la science démontre, petit à petit, que nombre de ses recettes de grand-mère ont toutes leurs efficacités et pourquoi. Mais il reste encore beaucoup à faire, non pas contre la science, mais avec une utilisation intelligente des avancées scientifiques.

Louis de Broglie, prix Nobel de physique avait écrit : « Il est prématuré d’avoir voulu réduire les processus vitaux aux conceptions bien insuffisantes de la physico-chimie du 19e ou même du 20e siècle ». Heureusement, la science n’est pas inactive et pas moins de dix-neuf thèses de doctorat ont été soutenues sur le sujet. Et bien d’autres sont en cours. Mais il reste beaucoup à faire. Et dans le bon sens.

C’est très urgent, la terre n’attend pas.

Bernard Burtschy, Docteur en Mathématiques Statistiques.

2018-09-10T14:09:41+00:0010 septembre, 2018|1 Comment

À propos de l'auteur :

Bernard Burtschy est Docteur en Statistique Mathématique et Professeur à Télécom ParisTech et à L’Ecole Centrale de Paris depuis plus de 30 ans. A ce titre, il a beaucoup travaillé à la recherche fondamentale du data-mining et du big-data en collaboration avec les plus grandes universités américaines. Il a également aidé nombre de ses élèves à des projets de création d’entreprises liées à ce secteur. Bernard Burtschy est alsacien et sa famille a toujours produit son vin tant rouge que blanc. Il est passionné par les jardins et les cultures potagères. Il a cultivé son premier potager à l’âge de trois ans avec l’aide de son grand-père. Passionné par le vin, il agrémente ses loisirs en suivant les cours de dégustation de l’Académie du Vin à Paris en 1977 puis en devenant rapidement professeur de dégustation et, dès le début des années 1980, collaborateur principal de la Revue du Vin de France, puis de Gault & Millau. A ce titre il rédigera nombre de millésimes des guides éponymes. Il est à l’origine de nombreuses découvertes de producteurs aujourd’hui incontournables mais inconnus à l’époque. Depuis les années 2007, il est le dégustateur et chroniqueur vin du quotidien Le Figaro et du Figaro Magazine. C’est lui qui a crée le site internet l’Avis du Vin, premier site français du vin en terme de trafic. Il est aussi Président de l’Association de la Presse du Vin et membre du conseil d’administration de la Fédération Internationale des Journalistes et Ecrivains du Vin. Il a appliqué sa connaissance intime des méthodes de la statistique multidimensionnelle dans le vin, en particulier pour toutes ses dégustations et établi celles du Grand Jury Européen. Sa cave personnelle contient plus de 40,000 bouteilles couvrant les 50 derniers millésimes ; cette cave lui permet de donner des cours de dégustation à l’Ecole Grains Nobles depuis sa création il y a plus de vingt ans et de créer en 2014 l’Université Bernard Burtschy qui propose des cours de dégustation à destination des novices et passionnés du vin, des grands amateurs et des professionnels. Chaque séance comporte environ 30 à 40 vins dégustés. Il est le créateur et l’actuel Président du site bernardburtschy.com qui regroupe les notes de dégustations ainsi que les commentaires de milliers de vins, ce qui en fait une des bases de données les plus importantes au monde en la matière.

Un commentaire

  1. DJP 8 décembre 2018 à 23:11 - Répondre

    Bravo, vous montrez bien que la biodynamie, née de l’anthroposophie met en œuvre des réalités spirituelles, qui ont des actions concrètes, visibles. La science procède parfois par sauts, ici il faut passer d’une vision du monde chimiste et mécaniste, réductrice, à une vision du sol, de la plante, de l’animal, comme d’organismes vivants, qui croissent, se déploient, meurent.
    Il y a moyen cependant d’aller plus loin et de considérer cette impulsion culturelle, scientifique, elle aussi, comme quelque chose de vivant, qui peut naître, s’épanouir, mais également se dessécher, devenir creuse, mourir et disparaitre. Les indications et principes que Rudolf Steiner a développés pour la biodynamie, il les doit à sa recherche, à son investigation spirituelle. Il disait, à propos de ses recherches, deux choses. Un, ne me croyez pas sur parole mais confrontez à la vie ce que je vous dit, testez en la vraisemblance. Et les biodynamistes ont bien appliqué le conseil, qui sans tout comprendre, voient bien que “ça marche”, les effets sont plus que palpables. La deuxième chose qu’il disait, c’est : vous pouvez accéder à ces réalités spirituelles, je vous explique la méthode et vous propose des exercices pour vous en forger les facultés. Autrement dit, et pour vous contredire, l’anthroposophie n’est pas un corpus achevé, livré une fois pour toute, immuable. C’est vivant, et il est souhaitable que ça le reste, grâce à des hommes de bonne et solide volonté. Et peut être que dans 50 ans on fera des choses nouvelles en biodynamie, et qu’on en abandonnera d’autres…

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